17/02/2012
Hackers et ONG : la difficile rencontre
La médiatisation récente des hacktivistes, notamment avec les coups d'éclat d'Anonymous et l'implication de nombreux hackers dans les révolutions arabes, a fait émerger la question de leurs relations avec les ONG. Beaucoup de hackers et d'ONG se battent pour les mêmes idées, mais avec des outils différents. L'agence Limite a eu la bonne idée de les réunir mercredi, lors d'une conférence de la Social Media Week, pour entamer la réflexion autour de cette question, encore peu traitée.
Concrètement, où en est-on ? Pas très loin... Issus de deux cultures différentes, ces deux mondes ont du mal à communiquer.
D'un côté, les ONG : ce sont de véritables institutions avec un sens traditionnel du militantisme, l'habitude d'actions IRL ou, plus précisément, AFK. Leurs compétences techniques sont limitées, elles se sont intéressées tard au web et les plus avancées ont récemment investi les réseaux sociaux. Leur utilisation n'a donc rien à voir avec le hacking qui consiste, comme l'a rappelé Nicolas Danet de Limite, "à bidouiller, détourner un outil par rapport à l'usage qui lui était initialement destiné".
De l'autre, les hacktivistes : il s'agit d'un mouvement plus jeune, souvent issu d'une génération plus axée vers l'engagement individuel et ponctuel. Ils disposent de capacité technique importante dans des domaines non explorés des ONG. Ils ont investi, ces dernières années, cet espace d'engagement et d'action militante laissé vide par les ONG.
De nombreux points communs
Parallèlement, ONG et hackers se ressemblent sur de nombreux points, énumérés par Clémence Lerondeau, Social Media Manager chez Greenpeace :
- Le détournement d'outils, en les libérant de leur usage initial. Les ONG sont habituées à hacker le monde. "Quand des hackers attaquent un site, ils attaquent la façade de communication de l'entreprise. C'est la même chose que fait Greenpeace en affichant des bannières géantes sur le siège de Matter ou de Wolkswagen".
- L'aspect communautaire, qui permet une circulation de l'information accélérée et l'entraide
- L'éthique, qui se retrouve dans le Hacker Manifesto et des combats similaires, notamment sur la liberté de réfléchir, de dire et d'agir.
- La faculté de désobéissance civile, comme l'a souligné Nicolas Diaz, webmaster à la Fédération Internationale des Droits de l'Homme (FIDH).
Et pourtant, la rencontre reste difficile. S'il est arrivé, exceptionnellement, à des hackers de tendre la main aux ONG (comme quand Anonymous avait volé de l'argent au profit d'ONG), l'inverse est aussi rare. Dans les deux cas, des blocages persistent.
Ce qui bloque du côté des ONG :
- La peur. Les hackers font l'objet d'une propagande politique et médiatique les assimilant à des pirates, des voleurs, des hors-la-loi, voire même des terroristes. Les hackers font peur. Et ce à cause de leur anonymat, du pouvoir dont ils disposent par leurs connaissances rares, et parce qu'ils paraissent incontrôlables. Et depuis peu, ils ont même l'outrecuidance de faire parler d'eux ! Face à eux, les ONG, qui se sont "convenabilisées" au fil du temps et sont devenues des acteurs "légitimes" de la démocratie et du débat public. S'associer avec des hackers risquerait de brouiller leur image.
- Le statut légal des ONG. Comme l'explique Clémence Lerondeau de Greenpeace, "quand on fait des actions illégales, on essaie de limiter les risques car nous sommes une organisation, nous sommes attaquables, nous pouvons nous retrouver devant les tribunaux et payer des amendes". Les groupes de hackers, eux, n'ont pas d'entité légale même s'ils peuvent , individuellement, faire l'objet de poursuites.
- La lourdeur des ONG. Kevin Clech, community manager à la Croix-Rouge, regrette de ne pas avoir assez d'interactions avec les hackers. "C'est lié à l'ADN de la Croix-Rouge, qui est parfois comme une vieille mamie, difficile à bouger". En cause : la professionnalisation de l'organisation, qui a fait disparaître la culture du bidouillage. "On a des pratiques très réglées, qui laissent peu de place à l'improvisation. Et les membres ne voient pas tout de suite l'application directe des nouvelles technologies.
Ce qui bloque du côté des hackers :
Okhin, "agent" du groupe de hackers Telecomix, a donné son point de vue sur la question, précisant qu'il ne parlait pas au nom des autres : "je ne sais pas comment font les hackers. Je ne sais que comment je fais moi". Pour lui, deux principaux problèmes freinent sa coopération avec les ONG.
- La bureaucratie. C'est "une lourdeur pachydermique, paralysante", là où Telecomix "n'a ni réunion, ni chef de projet. Quand on veut faire quelque chose, on le fait !". Certains projets, lancés avec des ONG, n'ont finalement jamais vu le jour à cause de la lenteur des procédures administratives. "Nous, quand on a une idée, on y va. On ne sait pas toujours où, mais on y va." Qui plus est, les hackers de Telecomix sont habitués à travailler d'individu à individu et non de groupe à groupe. "On ne travaille pas avec Médecins du Monde par exemple, parce que c'est trop gros", explique Okhin. "Mais on n'a pas besoin d'être une structure super lourde pour emmerder Bachar el-Assad !".
- L'opacité. Les ONG ont beau faire des efforts pour être les plus transparentes possible, cela n'est pas toujours suffisant. "En général nous ne sommes en contact qu'avec très peu de personnes. On ne sait pas comment l'organisation fonctionne, par qui elle est financée. Par exemple, une ONG veut travailler avec nous et accepte de nous prêter un serveur. Mais il faut qu'elle demande une subvention. D'accord, mais à qui ? A l'Europe... qui est actuellement en train de voter ACTA." Telecomix n'a pas à gérer, contrairement aux ONG, "toutes ces problématiques de financement et de légitimité".
Un rapprochement pas à pas
Malgré tous ces obstacles, les choses commencent doucement à bouger. A Greenpeace, "on en débat beaucoup, notamment des attaques Ddos", affirme Clémence Lerondeau. "Peut-être que dans quelques années, Greenpeace va évoluer. C'est en tout cas un débat très chaud actuellement au sein des bureaux."
Certaines antennes de l'ONG se sont en tout cas ralliées récemment au blackout visant à protester contre la loi SOPA.
L'ONG Avaaz a quant à elle transmis des kits de connexion aux révolutionnaires des pays arabes afin qu'ils puissent continuer à recevoir et transmettre des informations. Enfin, RSF coopère avec Telecomix, notamment pour dupliquer les sites de médias censurés par les dicatures.
L'ONG, ainsi que la FIDH, organisent également des formations avec Telecomix pour que les utilisateurs apprennent à connaître et à déconstruire les outils qu'ils utilisent. Pour Nicolas Diaz, de la FIDH, "le hacking, c'est l'utilisateur qui lutte contre l'opacité de ses outils. Il pourra ensuite, en les maîtrisant, les détourner pour la défense des droits humains."
Car le véritable enjeu est là. Pour ne pas être l'esclave des outils et de ceux qui les concoivent, il faut apprendre à les connaître, à les choisir, les déconstruire, les recréer, bref, les hacker. C'est la condition sine qua non à la liberté en ligne.
"Et là", prévient Nicolas Diaz, "nous sommes très loin de l'agence de communication qu'est Anonymous, nous faisons un véritable travail de terrain".
> Lire aussi le compte-rendu de la conférence par l'agence Limite
09:29
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| Tags : ong, hacktivisme, greenpeace, fidh, croix-rouge, telecomix, limite |
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12/02/2012
Social media week : un RDV solidaire par jour
La Social media week, qui décrypte les nouvelles tendances du web et ses enjeux, reprend ! Du 13 au 17 févirer, elle aura cette fois lieu dans 21 villes autour du monde, de New York à Sao Paulo en passant par Moscou, Beyrouth ou Hong Kong. Et Paris bien sûr, où une série de conférences passionnantes est organisée.
Tech Ethique, qui participera à celle de mercredi, en a sélectionné quelques unes sur le thème du web solidaire. La liste complète des conférences est ici.
LUNDI / Nouveaux militants et révolution numérique : quels changements et quels acteurs ?
"L’actualité récente a montré que l’engagement militant avait clairement évolué et était très différent du militantisme traditionnel. Le but de cette conférence sera donc de mettre en avant les mutations récentes engendrées en partie par la révolution numérique. Ce sujet permet d’aborder des questions très variées comme la transparence, le politique et le numérique aujourd’hui, l’hacktivisme, le secret, etc."
> Lundi 13 février, 17h-19h, à l'ARF, 282 bd Saint-Germain
MARDI / Détournement d'images et médias sociaux : la killer ap politique ?
"L’objectif de cette conférence sera d’interroger la pratique du "braconnage" d’images tel que défini par Michel de Certeau, c’est-à-dire la résistance civile par la réappropriation. Mèmes, caricatures, satire… des productions amateurs ou professionnelles qui procèdent d’une altération de symboles, depuis le portrait de personnage politique à l’image issue de la culture populaire. Quels sont les enjeux derrière cette mise en circulation sur le web d’images détournées ? Doit-on y voir un "empowerment" d’une frange de la population, connectée, sur les industries culturelles ou les gouvernements ?"
> Mardi 14 février, 19h-21h, à la Cantine, 151 rue Montmartre
MERCREDI / Hackers, hacktivistes et ONG : quelles interactions ?
"Les nouveaux modes de mobilisation en ligne, qui se caractérisent par une forte horizontalité dans les modalités d’organisation, offrent de nouvelles perspectives pour l’engagement citoyen, bousculent parfois les ONG dans leurs champs d’actions traditionnels, proposent des interactions plus ouvertes avec le grand public et poussent les organisations à la transparence alors qu’en parallèle ces nouveaux hacktivistes pèchent parfois en lisibilité, cohérence, efficacité, etc… Il s’agit donc de réfléchir aux interactions entre hackers et ONG ouvre des perspectives passionnantes qui s’avèrent être de plus en plus prégnantes."
> Mercredi 15 février, de 18h à 19h30, à Médecins du Monde, 62 rue Marcadet
JEUDI / "Networked nonprofit" : comment les réseaux sociaux transforment l'action associative
"Par 'networked nonprofit', Beth Kanter, spécialiste des ONG désigne un mouvement de fond qui affecte durablement le milieu associatif : plutôt que de rester des 'forteresses', les associations doivent s’ouvrir, dépasser la notion de membre et devenir des 'plateformes' permettant à chacun de participer à la cause défendue. Après une introduction à la notion de 'networked nonprofit', quatre associations viendront vous présenter leur stratégie web".
> Jeudi 16 février, de 16h à 18h, à la Cantine, 151 rue Montmartre
VENDREDI / Mobilisation et collecte sur les réseaux sociaux
Il s'agit cette fois d'un Tchat "consacré à l’usage des réseaux sociaux pour sensibiliser et collecter des dons pour financer les projets associatifs et culturels. Découvrez le retour d’expérience d’associations qui utilisent Facebook et Twitter pour mobiliser et adressez toutes vos questions sur les mécanismes de collecte peer to peer."
> Vendredi 17 février, de 16h à 17h, plus d'infos ici.
18:41
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